Œil de lynx
Tout débutant apprend à ne pas toucher les pièces du jeu avant d'avoir décidé dans sa tête du coup qu'il allait jouer.
La fameuse maxime "pièce touchée, pièce jouée" s'applique évidemment et il est malvenu de garder trop longtemps une pièce en l'air en hésitant sur l'endroit où la jouer.
Le jeu d'échecs est un jeu où l'on doit prendre des décisions nettes, fermes et sans bavures. Ces décisions se prennent après une analyse de la situation où le joueur examine mentalement des hypothèses de coups possibles avant d'opter pour le meilleur coup si possible.
Pour cela, il faut apprendre à regarder l'échiquier. A mon avis, c'est un élément qui a toute son importance quand on débute et qui nécessite un certain entrainement.
Je distingue deux regards un peu différents :
A) Quand c'est à l'adversaire de jouer.
La pression n'est pas trop forte. Je prends le temps de balayer tranquillement tout l'échiquier.
Observer la structure des pions des deux camps :
- Mon adversaire a-t-il des pions doublés ? isolés ? Ce sont mes futures cibles.
- Mon adversaire a-t-il un pion passé? Je dois tout faire pour l'empêcher d'avancer car sinon, il finira par se transformer en dame.
- Je regarde mon camp, je me pose les mêmes questions qui appellent des réponses opposées : soutenir un pion passé, s'en créer un si possible, éviter les pions doublés ou triplés ou isolés, défendre mes pièces et mes pions. Tenter de dédoubler mes pions doublés.
Suivre la diagonale des fous et des dames, pour détecter d'éventuelles menaces indirectes ou imaginer des attaques potentielles.
Regarder comment les tours sont placées par rapport aux colonnes sans pions où elles peuvent exercer leur action. Se défendent-t-elles mutuellement ?
Regarder toutes les cases contrôlées par mes cavaliers et ceux de l'adversaire en envisageant les doubles attaques ou fourchettes.
Cette manière de regarder tout l'échiquier permet d'envisager des plans d'attaque et des actions stratégiques. Elle permet aussi d'organiser sa propre défense et de pallier des faiblesses dans mon camp.
Mais dès que l'adversaire a joué, revenir sur terre et regarder attentivement ce qu'il vient de jouer !
Trop souvent je vois des débutants, voire des joueurs confirmés, oublier de regarder le dernier coup de l'adversaire et la menace qui va avec !
B) Quand c'est à moi de jouer
Mon adversaire vient donc de jouer. Dans l'ordre chronologique, je concentre d'abord mon regard sur son dernier coup. Je me pose des questions à ce sujet :
a) la pièce qu'il vient de déplacer (y compris les pions) menace-t-elle une de mes pièces ?
Si oui, plusieurs solutions se présentent à moi :
- soit j'enlève la pièce attaquée et je cherche une "bonne" case pour elle. Cela signifie que j'examine mentalement toutes les cases accessibles à cette pièce pour choisir la meilleure. Ce qui n'est pas évident.
- soit je prends la pièce qui attaque en veillant à ne pas perdre à l'échange.
- soit je contre-attaque une autre pièce ou je mets le roi en échec. Là, cela nécessite une analyse plus poussée des risques.
Si par son dernier coup, mon adversaire mets mon roi en échec, je dois examiner les 3 façons de parer l'échec :
- prendre la pièce qui attaque avec le roi ou une autre pièce, mais regarder les conséquences
- intercepter si possible (impossible si c'est un cavalier qui donne l'échec ou si la pièce qui attaque est à côté du roi)
- déplacer le roi et dans ce cas, regarder toutes les cases possibles avant de choisir celle qui conviendra le mieux.
b) La pièce qu'il vient de déplacer menace-t-elle indirectement mon roi ?
Attaque en diagonale avec dame + fou ? Ou dame + cavalier qui approchent du roque ? Danger !
Attaque des 2 tours ou dame + tour sur une colonne proche du roi ? Danger !
Si oui, regarder si un échec est possible et quelle sera la parade (Prendre-Intercepter-Fuir) ? Ne pas se précipiter pour déplacer le roi avant de s'assurer qu'il n'y a pas mieux à faire. Examiner tous les coups possibles pour choisir le meilleur (ou parfois, le moins mauvais).
Si un mat est à envisager, être d'autant plus concentré et prendre le temps d'étudier toutes les réponses possibles.
c) Si je ne vois pas de menace immédiate, la pièce qu'il vient de déplacer avait quelle fonction à sa place antérieure ?
Par exemple si cette pièce défendait une autre pièce, cela peut créer une faiblesse que je peux exploiter.
d) Si le coup joué par mon adversaire ne comporte aucune menace tactique, je peux en profiter pour jouer un coup stratégique, c'est à dire un coup utile dont l'intérêt se situe à long terme.
Cela nécessite de regarder tout l'échiquier (les 64 cases) toutes les pièces (au maximum 32). Evidemment, il s'agit pas que de regarder, il faut en tirer des conclusions pratiques par exemple :
Je regarde les pièces de mon camp pour voir comment je pourrais améliorer leur efficacité en les plaçant sur une meilleure case, soit pour les défendre, soit pour augmenter le nombre de cases contrôlées,
Je regarde la structure de mes pions pour voir si je peux réparer des faiblesses.
Je regarde les pièces de l'adversaire pour voir si je peux en enfermer une ou si l'une d'elle est pas ou mal défendue ou si je peux freiner son développement ou l'empêcher de roquer.
Je termine par un regard circulaire rapide sur toutes les pièces adverses pour détecter une éventuelle menace indirecte sur mon roi ou ma dame ou mes tours. Se méfier des fous en fianchetto qui peuvent menacer à distance.
Je vérifie aussi combien de fois la case où j'envisage de placer ma pièce est contrôlée par les pièces adverses.
Si tout est bon, je joue mon coup sans trembler !
Dans cette partie, j'ai les noirs. Mon adversaire
Voici les 18 premiers coups qui conduisent à la position du diagramme :
1.e4 e5 2.Cf3 Cc6 3.Fc4 d6 4.d4 Fg4 5.c3 exd4 6.cxd4 Cf6 Db3 De7 ?
Pour contrer la menace sur g7.
Après des erreurs des deux côtés, la position est considérée comme égale par l'ordinateur, j'attends la réponse de mon adversaire et j'en profite pour réfléchir à la suite.
Je regarde et je passe en revue tout l'échiquier en commençant par le camp adverse :
pion h2 isolé non défendu, pions f2 f3 doublés et isolés, pion f3 non défendu
pion d4 isolé, pion a2 non défendu. Pas mal de faiblesses de pions à exploiter.
Fh6 non défendu mais difficile à attaquer, il contrôle les cases proche de mon roi.
le Ce4 peut prendre le Cf6 mais cet échange m'arrangerait car après la reprise du fou, celui-ci attaquerait d4. De mon côté, la prise du Ce4 entrainerait la reprise par le pion c3 et dédoublerait les pions f, donc à éviter.
Après le grand roque, le roi blanc est sur une colonne semi ouverte, un échange de pion pourrait ouvrir la porte à une attaque avec une tour. Le pion a7 peut être mis à contribution pour attaquer le roque.
dans mon camp :
pion a7 isolé mais soutenu par ma tour. pion c6 non défendu, c'est une faiblesse à surveiller.
Cb7 non défendu ne devra pas rester là. Fe7 pas efficace car coincé, lui ouvrir une diagonale dès que possible.
Je ne sais pas ce que va jouer mon adversaire, je n'ai donc pas pris de décision sur mon futur coup mais des lignes de jeu possibles m'apparaissent : mieux contrôler le centre, faire jouer mon fou, envisager une attaque de pion sur l'aile roi, attaquer les pion faibles.
19.h3
Je constate que ce coup ne menace rien dans mon camp et me laisse donc l'initiative. Je réplique par 19...d5 pour forcer le Ce4 à bouger ou à faire un échange qui me sera favorable. Mais ce coup libère aussi la diagonale du Fe7 et renforce mon contrôle sur le centre
20.Cxf6 Fxf6
21.Fe3 pour défendre le pion d4
Ce coup est un coup de défense qui ne créé pas de menace, je dois en profiter pour jouer un coup stratégique. J'ai peu de coups à ma disposition. Je pense à h5, mais je choisis d'avancer mon pion a pour commencer à menacer le roque adverse. Mon cavalier viendra à la rescousse si besoin.
21...a5
22.f4
Je vois la menace de la poussée en f5. Mais je pense pouvoir la contenir grâce à mes pions. Je décide de l'ignorer et de poursuivre mon avancée du pion a pour faire de la place pour mon cavalier :
22....a4
23.f5 Ca5 pour approcher mon C du roque adverse, mon cavalier entre dans l'action. Il ne devra stationner là, car il est sur le bord mais il exerce son influence sur c4 et b3 et empêche les pions du roque adverse d'avancer. Chacun poursuit son plan. J'ai bien noté que le pion a4 n'est plus défendu, mais il n'est pas facile de l'attaquer : le pion b2 ne peut pas avancer ni en b3 ni en b4 car il serait pris et si le fou vient en c2, le cavalier ira en c4, défendant indirectement le pion a4 en libérant la Ta8.
24.fxg6 (diagramme)
J'hésite sur le pion qui doit reprendre. Finalement, j'opte pour le pion h pour 2 raisons : il est souvent préférable de reprendre vers le centre car un pion sur une colonne latérale contrôle 2 fois moins de cases. D'autre part, l'ouverture de la colonne h pour mes tours peut aussi être bénéfique.
24....hxg6
25.Tg4 la tour vient prendre le relai du fou pour la défense du pion d4. Ainsi le fou pourrait revenir menacer mon roi. D'où ma réplique
25... Rg7 qui contrôle la case h6 visée par le fou et qui ouvre la colonne h pour mes tours.
26.h4 Th8
27.Fg5 La menace de l'échange avec mon fou ne me parait pas bonne. Mon roi serait exposé. Je décide de prendre les devants.
27...Fxg5
28 hxg5 Th2 C'est un coup d'attaque.
Je menace le pion f7, mais aussi et surtout le pion b2 qui est déjà bloqué par mon pion a4.
29.f4 ? ce coup qui parait naturel pour défendre le pion g5 est considéré par l'ordi comme une gaffe.
29...Tb8 le pion b2 est maintenant sérieusement menacé.
30.Td2 Les blancs ont vu le danger et tentent d'éteindre l'incendie en échangeant les tours.
30....Th1+ je ne résiste pas au plaisir de mettre le roi en échec, l'ordi estime que la prise de la tour était un peu mieux.
31.Rc2 Ta1 vient attaquer le pion par l'arrière.
32. a3 cette réponse si naturelle est une gaffe pour l'ordi
Je regarde la situation : le roi blanc est coincé entre sa tour, son fou et son pion et la 1ère rangée est contrôlée par ma tour. Je vois bien que si je pouvais placer ma tour en c1, il serait mat. Seulement voilà, le roi prendrait ma tour...Il me faudrait une pièce qui vienne contrôler cette fameuse case c1. N'aurais je pas dans le coin une pièce capable de le faire ? Et là, je vois mon cavalier qui attendait son heure.
32... Cb3 Cette fois mon cavalier entre en action. Il ne menace pas que la tour !
33.f5 ? Les blancs veulent défendre le pion d4 mais ne voient pas la menace de mat : 33....Tc1 mat,
mais ils n'avaient plus de bon coup à jouer. L'ordi propose 33.Fb5 mais ce sacrifice ne faisait que retarder la fin éminente.
Conclusion : il est important de bien regarder tout l'échiquier avant de jouer ! Les coups à venir seront conditionnés par cette analyse aussi rigoureuse que possible. Pas d'à peu près. Les menaces tactiques doivent être traitées en premier, la stratégie vient uniquement quand il n'y a pas de menace tactique.



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